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Profession Adoul II

On les appelle les "marieurs", ou les "divorceurs". Qui sont-ils ? Combien gagnent-ils ? Plongée dans le plus vieux métier du Maroc mus

En cette matinée de lundi, la place des Habous à Casablanca est particulièrement animée. Les bureaux des adouls reçoivent à tour de bras, surtout parmi le chaland qui vient de quitter le Tribunal de la famille, situé à quelques encablures de là. “Mariages, divorces, actes de propriété… Nous intervenons pour tout type de contrat”, commente Khalid Ouhammouche, entre deux “consultations” rapides. Comme

chaque début de semaine, les quelques mètres carrés de son bureau ne désemplissent pas. Dossiers du jour : un mariage mixte, deux divorces et quelques menues demandes de renseignement, satisfaites à titre gracieux. Tenue décontractée, barbe soigneusement taillée, Khalid est le parfait représentant de cette nouvelle génération de adouls, qui est en train de changer le visage d’une “vieille” profession, qui puise ses fondements directement dans le texte coranique. “Nous sommes la seule profession juridique qui a été clairement citée par le Coran”, s’enorgueillit d’ailleurs Noureddine Hayyar, adoul dans le même quartier.

Comme son collègue, ce dernier a suivi de longues études avant d’intégrer le métier. Le premier est lauréat de Dar Al Hadith Al Hassania, le deuxième est titulaire d’un DEA en études islamiques. La quarantaine à peine entamée, ils ont embrassé la profession au début des années 90, alors accessible sans véritable restriction. Mais depuis février 2006, une loi a imposé un concours d’accès à la profession de adoul et a doté la corporation d’un ordre professionnel, au même titre que les avocats.

Conflit de générations

Cette même loi a instauré de nouvelles règles pour permettre à ces auxiliaires de justice de rompre avec l’image de simples “fqihs marieurs”. N’est pas adoul qui veut : le métier n’est ouvert qu’aux titulaires d’une licence ou d’un doctorat en Charia, en droit ou en littérature arabe. Conséquence : la fourchette d’âge est devenue très large parmi les 5000 adouls que compte le Maroc, située entre 25 et… 80 ans. Ainsi, dans les villes, il est courant de voir des adouls maniant correctement la langue française, trimbalant un ordinateur portable et flanqués de deux secrétaires. Mais dans les campagnes et les zones périurbaines, ce sont les chioukh enturbannés qui forment le gros du contingent. Ces fqihs, souvent analphabètes et qui doivent leur accès au métier à leurs connaissances strictement coraniques, ont été enrôlés après l’indépendance pour combler le déficit en adouls. Pendant de longues années, ils ont opposé une grande résistance à toute modernisation de crainte d’être envahis par cette nouvelle génération qui allait détruire leur influence et menacer les privilèges qu’ils avaient acquis. “Au début de ma carrière, un vieux adoul répétait dans les souks que j’étais un usurpateur, parce qu’il n’existe pas de jeunes dans la profession”, se souvient Noureddine Hayyar. “Ces gens-là, je préfère les éviter. Je pense qu’ils ont fait leur temps”, renchérit Ouhammouche. La transition est balisée par une loi très habile, qui fait cohabiter les deux générations de adouls. Ainsi, si elle ne pose aucune limite d’âge à l’exercice de la profession, elle soumet cependant les plus de 70 ans à un certificat médical pour prévenir… leurs “aptitudes”.

Les tarifs, un des foyers de l’anarchie, ont été fixés et seront appliqués bientôt. Désormais, un acte de mariage coûtera 600 DH au lieu de 120 actuellement. De même, l’acte de divorce passera de 170 à 800 DH. Pour des adouls qui touchent, bon an mal an, entre 3000 et 6000 DH par mois, cette revalorisation est une aubaine. Bref, la profession s’organise, malgré la résistance d’une horde d’anarchistes qui continuent par exemple de demander des tarifs exorbitants pour les conversions à l’islam, alors que cet acte adoulaire est censé être gratuit. “Ils profitent du tabou qui entoure encore les mariages des Marocaines avec des étrangers”, se désole un jeune de la profession.

Adouls vs notaires

Mais malgré la modernisation de leur métier, les adouls n’ont pas réussi à diversifier leur portefeuille. Leur “fonds de commerce” reste cantonné aux mariages et divorces, bien que la loi leur accorde, théoriquement, un champ d’intervention bien plus large, s’étendant à différents types de contrat. Pour autant, les adouls restent les parents pauvres des métiers de la justice, loin, très loin derrière leurs “concurrents directs” que sont les notaires, qui s’accaparent notamment les transactions immobilières et les contrats commerciaux. “Les banques nous boycottent parce que nous écrivons en arabe et à cause de nos références religieuses”, se révolte Abdeslam El Bouraini, président de l’Ordre des adouls, qui ne décolère pas contre le “lobby francisant, qui veut détruire un métier ancestral bâti sur les valeurs islamiques marocaines”. Sa principale accusation : tous les contrats conclus par les notaires sont illégaux car cette profession est régie par une loi qui date de 1925 et oblige tout candidat au métier à être de nationalité française. Face à ces accusations, le président de la chambre notariale, Fayçal Benjelloun, fait preuve de fair-play : “Nous pensons beaucoup de bien des adouls, mais ils n’ont pas une formation fiscale ou économique qui leur permet de traiter les affaires immobilières. En plus, au Maroc, le droit des affaires se fait en français”, explique-t-il.

D’ailleurs, les deux professions pourraient bien fusionner en une seule instance, en vertu d’un projet de loi en préparation au niveau du ministère de la Justice, comme l’affirme Me Benjelloun. Mais pour ce dernier, un tel projet n’est guère réalisable. Contrairement au notaire, le adoul n’a pas la compétence d’authentifier les contrats, et tout acte qu’il établit doit être validé par le juge chargé du notariat. Une tutelle instaurée par l’Etat pour rattraper le manque de formation au sein de cette profession ou d’éventuels dérapages religieux. Pour les mêmes motifs, les adouls sont nommés par le ministère de la Justice, qui décide aussi de leur implantation géographique, de leurs stages de formation et même de leurs… arrêts maladie. Enfin, chaque acte doit être cosigné par deux adouls, contrairement aux notaires. “En islam, les deux adouls jouent le rôle de témoins dans les actes qu’ils établissent. Si jamais le premier commet une erreur, le second est là pour la corriger”, argumente un adoul. Cette fonction de témoin (ichhad) explique aussi pourquoi la profession reste interdite aux femmes. “Comme dans la question de l’imamat, il n’y a pas lieu de parler d’ijtihad dans ce cas”, tranche un adoul. En somme : moderniser la profession, oui, mais pas au point de la révolutionner.

Mentalités. Moudawana non grata

Jeunes ou vieux, “modernes” ou traditionalistes, les adouls demeurent conservateurs dans l’âme. Ils expriment par exemple de sérieuses réserves sur le nouveau Code de la famille, “une belle loi qui a accordé des droits à la femme marocaine, mais qui reste malheureusement déconnectée de la réalité”, estime ce adoul. Autrefois chasse gardée des adouls, les décisions de mariage et de divorce dépendent aujourd’hui du juge. Un adoul n’est sollicité qu’en dernier lieu pour la rédaction du contrat final. “Quand nous intervenions dans les divorces, nous réussissions souvent à réconcilier les époux sans que personne ne soit au courant. Aujourd’hui, c’est impossible. Dans la culture marocaine, franchir l’étape du tribunal, c’est commettre l’irrémédiable”, déplore Noureddine Hayyar, qui n’hésite pas à brandir l’argument massue : l’explosion des cas de divorce, surtout le tatliq (procédure demandée par l’un des conjoints). Selon les derniers chiffres du ministère de la Justice, le nombre de décisions de tatliq est passé de 9983 en 2005 à 21 328 en 2007, soit une augmentation de 113%. Et ce sont les femmes qui ont présenté le plus de demandes de divorce. Une preuve, pour ce jeune adoul, “qu’elles ont mal compris la liberté qu’on leur a accordée”.

Nadia Lamlili

Tel Quel no 312, 3 Mars 2008

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